lundi 4 janvier 2016

"Jihad familial" : Europol craint de voir naitre de nouvelles générations de jihadistes endoctrinés (TE-SAT 2015)


Europol a publié son rapport annuel sur la lutte antiterroriste. securiteinterieure.fr revient sur ce rapport dit TE-SAT 2015, dernier rapport public disponible.
L'Union européenne, selon ce rapport, est confrontée à une menace grandissante de terrorisme, avec 201 attaques avortées, évitées ou complétées en 2014 (année couverte par ce rapport 2015), 4 personnes mortes dans des attaques terroristes liées à l’extrémisme religieux, 774 auteurs présumés arrêtés, et 444 individus ayant fait l’objet de procédures judiciaires pour terrorisme.

Alors que les attaques terroristes se sont accrues sur l’année 2014 contrairement aux années passées, 201 attaques, de nature séparatiste pour la majorité d’entre-elles, anarchiste ou d’extrême-gauche ont été recensées par 7 Etats membres, dont plus de la moitié par le Royaume-Uni.
La France et l’Espagne sont les Etats après le Royaume-Uni où le nombre d’attaques terroristes est le plus important, malgré leur décroissance par rapport à 2012 et 2013.
Concernant le nombre d’arrestations d’individus soupçonnés de terrorisme, ces 3 pays restent en tête, la France détenant le record de 238 arrestations. Il convient de noter que les arrestations concernent des individus de plus en plus jeunes.


nombre d'attaques terroristes et d'arrestation (cliquez sur l'image pour agrandir) 

Le terrorisme d’origine religieuse

Les voyages de ressortissants européens dans les zones de combat de l'Etat Islamique en Irak et en Syrie, les divers attentats réussis et avortés au cours de la période 2014-mars 2015 (musée juif de Bruxelles, Charlie Hebdo, etc) ont toutefois mis en lumière l'importance, certes rappelée depuis une dizaine d'année (Madrid 2004, Londres 2005, Toulouse 2009), du terrorisme religieux, et notamment islamiste.
Europol souligne la complexité de ce terrorisme, dans ces modes d'actions, ces motivations, ces auteurs. Ainsi, l'UE serait confrontée non seulement à un terrorisme solitaire (« lone actors ») ou de filière, mais aussi aux actes potentiels de rétorsion après des attentats. Les contre-mesures, renseignement puis action judiciaire (« law enforcement ») sont, selon Europol, à coordonner plus en intensité, pour lutter efficacement contre un phénomène transnational.
Celle-ci est en effet appelée à durer : la crainte, au vu des enfants et femmes qui voyagent en zones de l'EI notamment (jihad familial) étant de voir naitre de nouvelles générations de jihadistes endoctrinés, Europol prend note de ce danger futur et appelle à une meilleure coordination des services européens.   


nombre d'attaques terroristes ayant des motivations religieuses (cliquez sur l'image pour agrandir)

La menace terroriste est donc particulièrement difficile à cerner et à éradiquer étant donnés les nombreux moyens dont disposent l’organisation de l’EI. Un important réseau de combattants s’est tissé grâce à la mobilisation de moyens conséquents afin de diffuser la propagande de l’El auprès des populations les plus sensibles sur les territoires européens et afin de leur fournir matériels et armes pour accomplir des actions solitaires.

Les recrutements et les incitations aux attaques se focalisent sur les populations les plus vulnérables et présentent deux développements majeurs qui augmentent la motivation des recrues : la perception d’une agression occidentale contre les pays musulmans dont il faut se venger, ainsi qu’une escalade des hostilités entre Al-Qaida et l’EI.
En effet, les deux organisations terroristes sont désormais rivales depuis que l’EI a été officiellement exclu d’Al-Qaida début février 2014, et cherche à prendre le leadership du « djihad global ».

Ce « djihad global » est d’autant plus dangereux pour l’Europe que les individus sont capables matériellement et financièrement de voyager jusque dans les pays en conflit pour y recevoir un entrainement, y combattre ou revenir dans leur pays d’origine pour y monter une opération individuelle sur le territoire européen.
Le rapport relève aussi que les propagandes de l’EI et d’Al-Qaida sont particulièrement efficaces et leur permettent, surtout dans le cas de l’EI, d’atteindre des populations relativement nombreuses dans les pays européens.
Les réseaux sociaux sont largement utilisés malgré les efforts des autorités européennes visant à réduire leur influence dans les médias et les forums en ligne.

L’Etat Islamique adopte une approche décentralisée : les messages sont contrôlés par le leadership mais ce sont les agents locaux qui nourrissent les divisions locales et régionales, ce qui engendre une certaine résilience contre les mesures de suspensions lancées par les opérateurs.

 nombre d'attaques terroristes ayant des motivations religieuses (cliquez sur l'image pour agrandir)

Cette situation terroriste en Europe est catalysée par les situations sécuritaires aux marges de l'Union Européenne.
En Ukraine et en Libye, deux « ventres mous » favorisent là la prolifération d'armes légères, la dispersion de la violence, la haine contre les Européens ou l' « Ouest », et banalisent de facto, la violence guerrière en Europe.
Les combats de l'Etat Islamique dans la zone syro-irakienne et en Libye, les divisions communautaires afférentes, et les crispations identitaires en Europe sont à même de mener à une expression, légale ou non de ces frustrations dans tous les camps : haine religieuse, manifestations, campagnes d'attentats, actes de «vengeance », etc.
Les modus operandi, sont cependant, toujours basés sur les armes légères, l'utilisation d'explosifs, une logistique opérant via le crime organisé (faux passeports, armes, etc) et un usage grandissant des communications par internet.
   
Attaques ethnonationalistes et séparatistes

Europol évoque les terrorismes « ethno-nationalistes » et séparatistes. L'ETA basque, les groupes issues de l'IRA dans l'Ulster, le PKK kurde via sa diaspora, et la « Resistência Galega » luttant depuis 2005 pour la libération de la Galice sont les groupes évoqués. Ces motivations sont en baisse constante comme le démontre Europol, avec un assèchement des revendications et des actes (sauf pour l'IRA).

Ce type d’attaque a diminué de 84 à 67 cette année. Le groupe des dissidents républicains en Irlande reste très actif, il aurait perpétré  22 attaques en 2014 principalement contre la police, des militaires et des gardiens de prison. Ils utilisent principalement des engins explosifs ainsi que des armes à feu.

Au Pays Basque, si l’Euskadi ta Askatasuna (ETA) a arrêté de perpétrer des attaques terroristes depuis le cessez-le-feu d’octobre 2011, il ne reste pas moins que leur appareil logistique est toujours opérationnel et que le groupe possède toujours ses cachettes d’armes.

De la même façon, le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) n’a pas effectué d’attaques sur le territoire des états membres en 2014. Toutefois le PKK reste toujours présent au sein des populations kurdes de l’UE où il reste très actif dans les domaines de la propagande et de la levée de fonds. L’organisation est toujours  classée parmi les groupes terroristes par les états membres de l’UE.



nombre d'attaques ethnonationalistes ou séparatistes (cliquez sur l'image pour agrandir)

Terrorisme d’extrême-droite  et d’extrême-gauche

Sont ensuite évoqués les terrorismes des extrêmes : extrême-gauche liée à l'anarchisme, ainsi qu'extrême-droite, anti-sémitisme et islamophobie.
Europol confirme le terrorisme d'ultra-gauche comme le plus faible, déclinant à 13 attaques sur 2014, soit au plus bas depuis 2006, et 54 arrestations. Les groupes anarchistes grecs notamment, « Synomosia Pyrinon tis Fotias », « Omada Laikon Agoniston »,  italien, « Federazione Anarchica Informale » et marxiste turc, « DHKP/C » s'ils ont mené des actions, demeurent peu dangereux.

nombre d'attaques terroristes d'extrême-gauche (cliquez sur l'image pour agrandir)

Le terrorisme d'extrême-droite voit lui un regain d'activité associé à l'islamophobie et à l'antisémitisme. Il est toutefois le moins présent, aucune attentat terroriste d'extrême-droite en 2014 n'étant enregistré, et avec seulement 34 arrestations (contre 3 en 2013).
Europol note plutôt l'importance préservée des mouvements hooligans, la propagation de sympathies en 2014 envers les groupes nationalistes ukrainiens, et la montée, légale, du mouvement Pegida en Allemagne, offrant une tribune ouverte aux revendications d'extrême-droite. Ce terrorisme d'ultra-droite, s'il est inexistant, se transpose cependant, rappelle Europol, dans des actes racistes, islamophobes notamment suite à des attentats au sein de l'Union.

Europol analyse en dernier lieu le risque du terrorisme de « single-issue », sur des questions ponctuelles : l'écoterrorisme, basée sur des revendications écologistes ou de libération des animaux, se trouve ainsi parfois lié à l'anarchisme. Celui-ci ne constitue qu'un problème lié à la criminalité de droit commun, sans atteintes à la personne ou acte de terrorisme.

Produire du terrorisme : du financement aux relations avec la criminalité organisée


En matière de financement du terrorisme, une stabilité des modus operandi peut être soulignée : fraudes, taxes sur les communautés, mauvais usage des donations, contributions par internet, forums et campagnes de donations, transferts de fonds et kidnapping essentiellement à l’étranger.
Il existe donc un lien toujours aussi important entre terrorisme et crime organisé, des fausses pièces d’identités aux contacts criminels.
Aussi, l’outil explosif reste un élément central du modus operandi en UE. En parallèle, les armes se diversifient avec les substances chimiques, biologiques, nucléaires, même s’il n’y a pas eu d’attaque formelle, la propagande terroriste a souligné la possibilité d’user de ce type d’armes essentiellement pour des actions massives.
Le rapport souligne aussi le rôle du darknet comme plateforme d’échanges entre terroristes et criminels.
Le rapport rapporte ainsi l’arrestation de 4 personnes au Royaume-Uni pour suspicion de fraude dans l’obtention de papiers destinés à l’usage de combattants internationaux potentiels




nombre de personnes jugées (cliquez sur l'image pour agrandir)

Juger le terrorisme : des différences nationales

Judiciarisation qui reste importante avec des peines hétérogènes. Ainsi, l’Espagne reste « championne » numériquement parlant, même si on observe une augmentation du nombre de peines individuelles et ce à cause du nombre importants d’attaques de type « loups solitaires ».
Le terrorisme de type nationaliste-séparatiste reste encore majoritaire mais essentiellement à cause de l’Espagne (ETA) dans la mesure où parallèlement, les peines concernant le terrorisme religieux sont en constante évolution.
L’usage d’Internet est devenu fréquent dans ces procédures, avec le constat d’un rôle nouveau pour les femmes dans les actions terroristes et notamment d’origine religieux. Les peines, à l’intérieur des frontières européennes, sont très variables : en moyenne, en 2014, les personnes étaient condamnées à 6 ans pour des actes reliés au terrorisme, tandis qu’en 2013, c’était en moyenne 10 ans.
C’est le terrorisme d’extrême gauche qui a reçu, de manière globale, les peines les plus lourdes, alors qu’une certaine constante pour le terrorisme d’extrême droite et religieux peut être observée.

condamnations moyennes (en années de prison) par pays (cliquez sur l'image pour agrandir)


Synthèse du rapport par des étudiants du Master Sécurité, Intelligence et Gestion des risques (SIGR) de Sciences Po Lille (Mme Beauchet-Filleau, Diep, Kéromnes, Bourezma M. Courrier, Demol-Groult). Résumé du rapport fait sous la supervision de securiteinterieure.fr dans le cadre du cours "Sécurité intérieure et menaces transnationales". 

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